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Shonen, seinen, shojo, josei : les genres du manga ne sont pas des genres

Shonen, seinen, shojo, josei : quatre mots qu'on présente comme des genres, et qui n'en sont pas. Ils désignent le magazine de prépublication, donc un public de vente, jamais une histoire. Voilà pourquoi un shonen peut être bien plus dur qu'un seinen sans que personne se soit trompé d'étiquette.

7 min de lecture Culture pop

Magazines de prépublication japonais empilés, papier recyclé jaunâtre et tranches épaisses, posés sur une table de brocante

Les quatre mots que tout le monde présente comme les genres du manga sont mal employés, et les pages qui t’expliquent qu’un shonen « c’est de l’action pour ados » se trompent d’objet. La différence entre un shonen et un seinen ne se lit pas dans les pages. Elle se lit sur la couverture du magazine japonais où la série a paru la première fois, chapitre par chapitre, avant d’être reliée en tomes. Un shonen a paru dans un magazine pour garçons. Un seinen, dans un magazine pour hommes adultes. C’est tout, et le reste en découle.

Le mot désigne un magazine, pas une histoire

Au Japon, un manga ne naît pas en volume. Il paraît d’abord dans un magazine épais, imprimé sur du papier recyclé jaunâtre, vendu pour le prix d’un café et jeté après lecture. Chaque numéro porte une vingtaine de séries, un chapitre chacune. Les tomes que tu achètes en librairie arrivent après, quand assez de chapitres se sont accumulés.

Ces magazines ne visent pas le même monde. Le Weekly Shonen Jump, lancé par Shueisha le 11 juillet 1968 et passé à l’hebdomadaire en octobre 1969, se vend aux garçons. Afternoon et Big Comic Spirits ont pour clientèle des hommes adultes, Be Love et Kiss des femmes adultes, Ribon des adolescentes.

Le reste est mécanique. Le magazine porte une étiquette commerciale, la série qui y paraît en hérite, et cette étiquette la suit toute sa vie. Les mots eux-mêmes ne disent rien de plus : chacun nomme un lecteur, et chacun a sa série qui fait mentir le cliché qu’on lui accroche.

Le motEn japonaisUn magazine typeUne série qui dément le cliché
shonengarçonWeekly Shonen Jump (Shueisha)L’Attaque des Titans et son génocide
seinenjeune hommeAfternoon (Kodansha)K-On!, quatre lycéennes et un club de thé
shojofilleCookie (Shueisha)Nana, ses groupes de rock et ses dépendances
joseifemmeBe Love (Kodansha)Chihayafuru, du sport de compétition en 50 tomes

L’Encyclopædia Universalis parle de classifications démographiques et invite à nuancer la grille. C’est là que l’usage courant dérape : on s’en sert comme d’une grille de contenu alors qu’elle décrit une clientèle.

Vinland Saga a changé d’étiquette sans changer une case

Un cas règle la discussion à lui seul. Vinland Saga, de Makoto Yukimura, commence le 13 avril 2005 dans le Weekly Shonen Magazine. C’est donc un shonen. En décembre de la même année, la série passe au mensuel Afternoon, chez le même éditeur, Kodansha. La voilà seinen.

Entre les deux, rien n’a bougé. Ni l’auteur, ni le dessin, ni les personnages, ni le sang, ni le propos sur la vengeance et la guerre. Le transfert a même laissé une trace matérielle : à cause du changement de magazine, il existe deux versions des tomes 1 et 2.

La raison du déménagement n’a aucun rapport avec le contenu. Yukimura ne tenait pas la cadence d’un chapitre par semaine, un rythme qui convient mal à une fresque historique documentée. Il lui fallait un mensuel. Le seul mensuel disponible chez son éditeur était un magazine pour adultes. Sa série est devenue un seinen par logistique.

Ce que l’étiquette dit vraiment, c’est un rythme

Puisque le mot désigne un magazine, il désigne aussi la contrainte de fabrication de ce magazine. Et là, il devient utile.

Un hebdomadaire impose dix-neuf pages par semaine, semaine après semaine, pendant des années. Le premier chapitre d’une série au Weekly Shonen Jump en fait une soixantaine, le deuxième une vingtaine, et ensuite c’est dix-neuf pages, toujours. Un auteur qui tient ce rythme doit couper là où le lecteur voudra la suite, rappeler régulièrement ce qui précède, et construire par arcs plutôt que d’un seul geste.

Un mensuel donne un mois pour un chapitre plus long. L’Attaque des Titans, prépublié dans le mensuel Bessatsu Shonen Magazine, a sorti trente-quatre tomes entre septembre 2009 et avril 2021, au rythme de trois tomes par an. Une série hebdomadaire en aurait produit le double sur la même durée.

Le fameux « goût shonen » que les lecteurs croient reconnaître vient en grande partie de là. Les relances tous les vingt pages, les combats qui s’étirent, les longs retours en arrière : ce sont des symptômes de cadence, pas des choix de genre. Un genre se décrit par ce qu’il y a dans les pages, comme l’isekai, le sport ou l’horreur. Shonen se décrit par l’endroit où les pages ont paru.

Le shonen plus dur que le seinen, et pourquoi ça n’a rien d’anormal

Prends trois séries, regarde leur magazine, et le cliché tombe.

L’Attaque des Titans est un shonen. Bessatsu Shonen Magazine, Kodansha, aucune ambiguïté. Génocide, dévorations, expérimentation humaine, une population enfermée à qui on ment depuis un siècle.

K-On! est un seinen. Il a paru dans Manga Time Kirara et Manga Time Kirara Carat, chez Hobunsha, des magazines classés pour hommes adultes. Le contenu ? Quatre lycéennes qui montent un club de musique légère, boivent du thé et répètent peu, en planches de quatre cases.

Chihayafuru est un josei. Cinquante tomes parus dans Be Love, chez Kodansha, entre décembre 2007 et août 2022, sur une adolescente qui veut devenir la meilleure joueuse de karuta du Japon. Une série de sport, dans un magazine pour femmes adultes. Et le même éditeur lui a remis son prix du manga dans la catégorie shojo. Même œuvre, même maison, deux étiquettes qui se contredisent.

Aucun de ces trois cas n’est une erreur de classement. Un magazine pour garçons publie ce que son comité de rédaction accepte de publier, et ce comité a laissé passer les Titans. Aucune règle n’attache un plafond de dureté au mot shonen.

« Un anime seinen », ça veut dire quoi au juste

L’expression circule beaucoup et elle repose sur un glissement. Un anime ne paraît dans aucun magazine. Il est diffusé. La catégorie ne peut pas lui être attribuée par le mécanisme qui l’attribue aux mangas.

Quand une série animée adapte un manga, elle hérite de l’étiquette du manga d’origine, donc du magazine japonais où il paraissait. Dire d’un anime qu’il est seinen revient à dire que le livre dont il est tiré paraissait dans un magazine pour adultes. Une information sur un magazine de papier, transmise à un objet qui n’en a jamais vu un.

Quand l’anime n’adapte rien du tout, ce qui arrive souvent, il n’y a plus de magazine au bout de la chaîne. L’étiquette est alors posée par les bases de données et les distributeurs, d’après la case horaire, la tranche d’âge visée par la diffusion et le ressenti général. Une convention de catalogage, rien de plus. Elle change d’un site à l’autre. La distinction entre les deux objets tient à ce genre de détail, et elle vaut le détour si tu confonds encore le manga et l’anime.

L’étiquette change en traversant la frontière

Un dernier facteur déplace la réponse, et c’est celui qui piège le plus de lecteurs francophones : l’éditeur français n’est pas tenu de reprendre le classement japonais.

Pika range L’Attaque des Titans dans sa collection Seinen, alors que la série est un shonen au Japon. Ao Ashi fait le trajet inverse. Prépublié dans Big Comic Spirits chez Shogakukan, seinen donc, il se retrouve fréquemment rangé chez nous parmi les shonen sportifs. Rien d’illégitime là-dedans. Un éditeur français choisit un rayon, un prix, un format et un public d’achat local ; il ne recopie pas un organigramme de magazines qui n’existe pas ici.

Le mot imprimé sur la tranche d’un tome français répond à une question française. Pour savoir de quel magazine japonais vient une série, il faut aller chercher ce magazine, pas lire la collection.

Personne n’arbitre, et les catégories perdent du terrain

Aucun registre n’attribue les catégories. L’usage s’en charge, et l’usage se contredit. Une même série peut être donnée seinen par une encyclopédie, shonen par une base de données de fans et rangée ailleurs par son éditeur français, sans que rien ne tranche.

Les institutions japonaises elles-mêmes s’en éloignent. Le prix Shogakukan du manga distinguait quatre catégories depuis des décennies : enfants, shonen, shojo et général. Depuis sa 69e édition, en 2023, les nommés ne sont plus répartis du tout. La maison qui édite Big Comic Spirits a cessé de trier ses propres lauréats par public visé.

Ce que ça change devant une pile de tomes, en convention ou au rayon manga : le mot sur la tranche t’apprend d’où vient la série, jamais ce qu’elle contient. Si tu achètes pour un enfant de dix ans, ouvre le volume et feuillette-le. L’étiquette ne protège de rien, elle n’a jamais été faite pour ça.